Le jeu des philosophies officielles
par Geoffroy

Un régime politique républicain se bâtit normalement à la confluence de diverses idées, d’imaginaires variés et d’idéologies concurrentes. C’est ainsi que coexistent des politicien•ne•s, des institutions et donc des idées et des pratiques de droite, de gauche et d’ailleurs en un même pays. Néanmoins, pour qu’un régime aille de l’avant, il faut sans doute soit que l’une de ces philosophies prenne le pas sur les autres, soit d’une certaine manière qu’elle les englobe.

Quand Célestin Bouglé, sociologue de la première moitié du 20ème siècle, disciple de Durkheim, exégète de Proudhon, quand ledit Bouglé parlait de « philosophie officielle » à propos du solidarisme1, c’est de cela dont il était question. A ses yeux, c’est parce que la Troisième République Française (1870-1940) s’était ramassée autour d’un imaginaire solidariste qu’elle avait pu survivre, notamment au tournant du siècle, aux tensions très vives qui menaçaient de la faire imploser2.

Jacques Donzelot3 a très bien montré comment l’avènement d’une république sociale, manqué au moment de la révolution de 1848, ne devait sa réalisation progressive, après la chute du second Empire en 1870 et particulièrement dans les années 1880 et 1890, qu’à la production d’un Droit susceptible de correspondre à un compromis social entre deux idéologies concurrentes. Bien qu’elles furent toutes deux issues de la conceptualité développée par les Lumières et réalisée au moment de la révolution de 1789, ces deux idéologies, le libéralisme conservateur et le démocratisme social, étaient alors moins en concurrence qu’en opposition belliqueuse.

Les républicains se divisaient entre démocrates d’inspiration rousseauiste, et socialistes (saint-simoniens, disciples de Fourier, amis de Louis Blanc…). Les deux tendances politiques du démocratisme social voyaient dans l’État une solution politique et/ou économique à la problématique soulevée par l’extension de la citoyenneté au-delà du suffrage censitaire : en acquérant une voix, les gens sans bien révélaient leur situation sociale et l’État devait selon eux prendre en charge la résolution des problèmes du travail et de la misère.

De l’autre côté, les libéraux étaient alors dans une stratégie d’alliance avec les royalistes catholiques et les bonapartistes, c’est-à-dire les membres des partis les plus conservateurs. Avec ces conservateurs, on savait qu’un libéralisme débridé pouvait coexister pour le meilleur : les années Charles 10 et le second Empire l’avaient démontré. La position commune aux libéraux et aux conservateurs consistait à refuser tout interventionnisme étatique, qu’il s’agisse de faire de l’État un fournisseur public d’emploi et d’aide sociale, ou plus simplement d’en faire un régulateur des échanges économiques et des progrès sociaux. Ne négligeant pas pour autant tout à fait la « question sociale », ils se plaçaient résolument du côté de la charité sociale et rejetaient l’idée d’une solidarité sociale. Niant que pouvait exister un vide juridique autour du travail et des conditions de pauvreté, ils prétendaient trouver la solution à la question sociale dans la morale chrétienne.

En fait, cette opposition entre les deux modèles, celui d’une « société volontaire, mais intégralement étatisée » et celui d’une « société libre de tout empiétement étatique, mais resserrée dans la fatalité de ses liens », Donzelot y voyait la conséquence de l’ambiguïté fondamentale du modèle rousseauiste du contrat social. Partagée, à vrai dire, par les deux partis, l’idée de Rousseau impliquait un État bancal, censé tenir ensemble deux objectifs tout autant constitutifs du projet républicain mais apparemment incompatibles, celui de la liberté4, et celui de l’égalité. Avec l’instauration de l’État républicain, en 1848 d’abord, mais surtout après 1870, le problème d’une application concrète de l’idée de Rousseau devait donc apparaître sous la forme d’une bataille idéologique entre libéralisme conservateur et socialisme étatisant.

La réponse à ce problème producteur de guerre civile sociale5 devait passer par le développement d’une conception nouvelle de l’État, hors des schémas et des concepts classiques, et notamment éloignée de la conception rousseauiste héritée de la révolution de 1789. L’apparition de la question sociale appelait l’invention d’un droit au travail, et donc d’outils juridiques susceptibles d’encadrer des situations nouvelles, tout en maintenant dans ce droit nouveau les conceptions libérales héritées des Lumières. Et c’est à travers les notions de solidarité, de droit social et de négociation que ce nouveau Droit fut bâti.

Outre des politiciens comme Léon Bourgeois et des scientifiques comme Émile Durkheim, ses artisans furent d’abord des juristes empreints de philosophie, à commencer par Léon Duguit et Maurice Hauriou. L’idéologie solidariste, sous-tendue par les idées de progrès et de coopération, par l’idée que l’individu est une finalité et non un simple moyen, par une foi dans le Droit comme outil instituant, est en fin de compte constituée par la notion de dette sociale, cette idée qu’il s’agit pour l’État de réparer la société là où elle laisse à désirer, là où certain•e•s de ses membres sont laissé•e•s à eux•elles-mêmes, afin de conserver une unité du corps social, une solidarité entre ses différentes classes, ses différents groupes ethniques, sociaux et régionaux. Les grandes avancées sociales, qui sont avant tout des inventions juridiques (impôt sur le revenu, retraite, droit du travail, etc.) sont étroitement liées à cette idéologie. Et c’est parce que les luttes sociales (syndicalisme ouvrier…) et les réformateur•ice•s (politicien•ne•s du parti radical…) ont pris la solidarité au mot que des institutions de solidarité sociale ont pu être créées en France6.

Or ce sont essentiellement des représentants du courant du démocratisme social, qu’ils soient d’ailleurs très inscrits à gauche (comme Léon Duguit) ou beaucoup plus modérés (comme Durkheim et encore davantage Hauriou), qui forgèrent et promurent la notion, les institutions et la pratique de la solidarité. De ce point de vue, c’est bien l’un des partis opposés qui sembla remporter la mise idéologique et produire une « philosophie officielle ».

Mais il faut tout de suite modérer cela en se souvenant d’abord que, pour triompher, le solidarisme dut s’inventer avec l’objectif de produire une forme de compromis social : plutôt que de se poser en antithèse de l’idéologie libérale, il s’est conçu comme une manière de rallier sous une même bannière républicaine des groupes aux intérêts différents, et parfois même apparemment contradictoires. C’est d’ailleurs sans doute aussi pour cela que les scientifiques et militant•e•s se revendiquant aujourd’hui d’un nouveau solidarisme peuvent concentrer leurs efforts sur des problématiques assez différentes. Ainsi, en même temps que la pensée solidariste est réinvestie par la sociologie des inégalités sociales7, et dans le champ de l’économie dite « sociale et solidaire »8, c’est aussi à travers cette pensée qu’un Serge Audier9 peut en venir à défendre un « éco-socialisme libéral ».

Ensuite, il faut redire que ce n’est qu’au prix d’une remise en question radicale de l’idéologie républicaine démocrate et socialiste, de ses présupposés conceptuels hérités et des pratiques idoines, que cette philosophie officielle a pu s’imposer. En somme, si l’impulsion vers le solidarisme est bien venue de la gauche républicaine, elle n’a pas été un triomphe du parti révolutionnaire socialiste ni du parti démocrate réformateur mais bien leur refondation commune dans un autre projet républicain que celui énoncé par Rousseau.

Enfin, il est important de rappeler que toute « officielle » qu’ait pu être la pensée solidariste, elle n’a jamais eu vocation – et c’est en cela aussi qu’elle est une pensée républicaine – à empêcher le développement d’idéologies concurrentes au sein du régime républicain que pourtant elle dominait. Ainsi a-t-on pu voir des pensées fascistes, communistes, coopérativistes10, anarchistes et évidemment libérales prospérer sous la Troisième République et produire leurs effets – des effets non pas secondaires mais alternatifs – sur les institutions politiques, économiques et sociales du pays. A tel point qu’après la Première Guerre Mondiale, le solidarisme perdra peu à peu son statut de philosophie officielle et le cédera partiellement devant la montée du libéralisme dans les années 1920 (et jusqu’au krach boursier de 1929) puis le retour à un climat de guerre civile dans les années 1930 – sur de nouvelles bases, identitaires et géopolitiques, et plus seulement sociales – conduisant à la chute de la République en 1940.

Bien qu’elle ne fût plus exactement la philosophie officielle de la République Française, la pensée solidariste resta une pensée forte après 1929 et, par intermittence, elle continua à produire des effets. Les « accords Matignon » sur le droit syndical, l’instauration de la semaine de 40 heures et l’apparition des congés payés, pour ne donner que ces trois exemples de la production de droit social par le Front Populaire en 1936, ou bien évidemment l’instauration en 1945 du régime général de la Sécurité Sociale et le préambule de la Constitution de 1946 instaurant une obligation d’assistance financière de l’État envers les personnes les plus exposées aux risques sociaux11, voilà en effet des exemples frappants d’invention juridique solidariste.

Néanmoins il faut bien reconnaître que ces importants sursauts n’ont pas signifié la véritable relance d’une république solidariste. Certes, sous la Cinquième République, un certain nombre de réformes ont encore été pensées dans un cadre solidariste, ou peut-être plutôt dans une forme ou une autre de « réflexe » solidariste visant à calmer les tensions sociales. Mais d’une manière générale, ce n’est plus la tendance première. Et le retour avec la présidence de Macron à une conception radicale de l’esprit de la Cinquième (celui proposé par De Gaulle : autoritaire et centralisateur) n’a fait apparaître qu’avec plus d’intensité ce qui a commencé à se réaliser depuis au moins le milieu des années 70 et surtout avec les années Mitterrand, à savoir la mise en place d’une autre philosophie officielle : le néolibéralisme.

Ce que l’avènement du néolibéralisme prouve – s’il était nécessaire de le prouver – c’est bien que le solidarisme ne fait pas figure d’exception et que le régime républicain se cherche ou en tout cas se trouve régulièrement une idéologie susceptible d’englober son développement institutionnel et juridique. Pourquoi insister sur ce qui apparaît comme une évidence ? Parce que si le solidarisme a pu s’installer et être délogé, cela signifie que le néolibéralisme, en tant que philosophie officielle, peut être délogé, et le sera sans doute. On entend (encore) trop souvent prononcés ces « constats » (naïfs) d’impuissance politique fondés sur le caractère supposément indéboulonnable de tel régime, de telles institutions, de telle « nature humaine » ou de telle idéologie. Qu’il soit clair une fois pour toutes qu’il y a du jeu et que le boulon peut être retiré, voire qu’il tombe comme de lui-même lorsqu’il ne remplit plus sa fonction de faire tenir ensemble, de solidariser, les parties prenantes républicaines.

Le libéralisme avait déjà largement empiété sur un solidarisme fatigué au sortir de 1918, mais la crise économique des années 30 et le retour de formes de régulation des marchés devaient l’empêcher de prendre la forme d’une philosophie officielle. Il aura fallu une quarantaine d’années au néolibéralisme pour commencer à s’imposer, et pour devenir progressivement une autre philosophie officielle en France (et en même temps dans toute l’Europe, notamment grâce à l’aide de l’Union Européenne – Royaume Uni mis à part : Margaret Thatcher ayant réussi à imposer le néolibéralisme en quelques années seulement). L’implémentation d’une idéologie au droit, aux institutions, aux pratiques et aux idées prend du temps, et elle ne dure jamais qu’un temps. Il s’agit donc, si le néolibéralisme nous paraît être une idéologie problématique, infructueuse ou carrément catastrophique, de travailler à sa mise au placard et à sa tombée en désuétude. Mais dans ce cas, cela signifie aussi qu’il nous faut travailler à l’avènement d’une autre idéologie, susceptible d’innerver le droit, les institutions, les pratiques et les idées. La question est de savoir si nous devons trouver dans le solidarisme un phare orientant cette quête.

Il ne peut en tout cas être question pour nous d’ignorer le solidarisme, ses principes, ses réalisations et son histoire. Le sujet de notre revue est la réalisation d’une société coopérative et nous savons combien proches ont pu être coopérativisme et solidarisme, ne serait-ce que dans leur critique du capitalisme, du libéralisme et dans leur dette au socialisme. Nous savons aussi combien l’idée de solidarité est importante pour le mouvement coopératif et nous savons trop quelle importance les notions de dette sociale et de droit social, produites par la philosophie solidariste, ont pu avoir pour les mouvements, les luttes et les courants de pensée dont nous avons hérité, et combien tout cela compte encore pour nous, plus ou moins. C’est pourquoi nous pensons que l’idée d’une société coopérative est indissociable à la fois d’une critique du solidarisme parce qu’il a triomphé et s’est écroulé et d’une critique du coopérativisme, parce qu’il ne s’est jamais imposé. Ne pas interroger ces héritages, et ne pas les critiquer, reviendrait à partir de zéro, face à une machine de guerre idéologique ayant déjà colonisé les imaginaires (y compris les nôtres).

Dite ainsi, la chose semble sans doute anodine, mais ils et elles ne sont pas si nombreux et nombreuses à produire une véritable critique des institutions et des pratiques héritées du solidarisme. On a plus facilement tendance à critiquer l’option néolibérale, ses présupposés conceptuels et ses réalisations – et bien sûr il faut continuer de le faire. Mais il faut en même temps critiquer les concepts, les utopies, les expérimentations et les productions (notamment juridiques) issues de l’option solidariste12. Non seulement du point de vue de leur fonctionnement historique, de leurs réussites et de leurs échecs, mais aussi du point de vue des transformations historiques que la France et le monde ont connues depuis ces dernières décennies. Le problème écologique, le développement des technologies numériques, les déplacements géopolitiques et les mouvements migratoires et démographiques, mais aussi la montée d’imaginaires politiques nouveaux (autour du féminisme, de l’hacktivisme, de la notion de « communs », etc.) et l’apparition de formes institutionnelles nouvelles (ZADs, ateliers coopératifs, plateformes numériques coopératives…) doit nous permettre de remettre en question l’héritage solidariste et d’en repenser les principes.

Cette série d’articles sur la réinstitution de la solidarité sera l’occasion pour nous d’apporter une contribution à ce travail critique. Parmi les objectifs que nous nous donnons, il y a d’abord bien sûr celui de repartir du concept même de solidarité, tel qu’Émile Durkheim l’a développé, et d’en éprouver les limites. Mais nous chercherons aussi à montrer que le renouvellement ou la mise au clair d’un projet politique et sociétal pour le mouvement coopératif passe par une pensée de la démocratie et de la souveraineté, du public et des services publics, des corps intermédiaires et des corporations, de la localité et de la fédération et en fin de compte du travail et de ses finalités.

1 Bouglé, Célestin, Le solidarisme, Paris, Giard, 1907, p. 1 : « Le “solidarisme” semble en passe de devenir, pour la troisième République, une manière de philosophie officielle », disponible en ligne.

2 Tensions qui d’ailleurs, de l’Affaire Dreyfus au boulangisme en passant par la propagande par le fait finiront par la voir sombrer dans une opposition irréconciliable entre socialisme anarchiste, socialisme solidariste et conservatismes en tous genres.

3 Donzelot, Jacques, L’invention du social, Paris, Le Seuil, 1984.

4 Idéal de liberté que Rousseau pensait à travers les concepts de souveraineté et de volonté, sur lesquels nous aurons à revenir par la suite.

5 Une forme intermittente et néanmoins très vive de guerre civile, de la commune insurrectionnelle de Paris en 1792 à la Commune de Paris de 1871, en passant par les diverses insurrections et révolutions ponctuant le 19ème siècle et jusqu’aux luttes sociales et politiques très violentes de la fin de ce même siècle (attentats anarchistes, syndicalisme révolutionnaire, etc.).

6 A ce sujet, les livres de Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire (2016) et de Bernard Friot, L’enjeu des retraites (2010) et L’enjeu du salaire (2012) sont de bons exemples (parmi d’autres) du travail consistant à remettre en récit et en perspective l’institution de droits sociaux.

7 Le sociologue Serge Paugam a dirigé l’ouvrage collectif intitulé Repenser la solidarité. L’apport des sciences sociales, paru en 2007.

8 Lire par exemple l’article « Solidarité en question(s) » de Jean-François Draperi, paru en 2001, disponible en ligne, ou l’article « La solidarité vue par l’économie sociale et solidaire » de Pepita Ould Ahmed, publié en 2010 et disponible en ligne.

9 Serge Audier, historien des idées, a compilé les textes les plus emblématiques de la tradition solidariste dans La pensée solidariste. Aux sources du modèle social républicain, paru en 2010. Il est aussi l’auteur d’un petit livre sur Le socialisme libéral, paru en 2006.

10 En l’occurrence, le coopérativisme n’a jamais été une philosophie officielle de la République quand bien même le mouvement coopératif a pu représenter un nombre significatif de personnes et d’institutions et une organisation interinstitutionnelle très développée, et quand bien même il a eu ses philosophes (Godin, Gide, Thomas, Jaurès, Poisson, Desroche…). Il y a certes, dans le mouvement coopératif, une forte accointance avec le solidarisme, mais tel qu’il a dominé notamment au 20ème siècle, le coopérativisme, centré sur la question de la consommation, n’a pu que se heurter, du côté gauche, à certaines idées solidaristes issues du socialisme marxiste (autour de la nationalisation, du salariat…).

11 Préambule de la Constitution de 1946, alinéas 10 et 11 : « La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Disponible en ligne sur Wikipédia.

12 Notons au passage que nombreuses sont les critiques qui ont déjà été faites au solidarisme par ses adversaires. On a pu, par exemple, reprocher à la pensée solidariste de ne pas intégrer l’idée du conflit (les marxistes ou quelqu’un comme Georges Sorel), d’avoir une conception trop forte de l’état (les anarchistes), de se contenter d’une conception trop limitée de la souveraineté avec l’idée de la représentation (les démocrates) ou encore de ne pas aller assez loin dans la décentralisation et l’autogestion (les socialistes).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *