Enquête autour du Centre Socioculturel Coopératif à Saint-Denis
Réalisée par Yann Rischette, Jérôme Radal

De toutes parts fleurissent des initiatives qui ne se contentent pas d’admirer la coopération comme idéal, mais choisissent de l’inscrire au cœur de leur modèle économique. SCIC et SCOP portent l’ambition de fonder la gouvernance d’une activité en commun sur des principes démocratiques, rompant avec les schémas cloisonnant, caractéristiques d’un mode d’organisation dépassé. Idéal politique fondateur, la coopération, en pratique, n’est pourtant pas une mince affaire.

Première initiative française de centre socioculturel coopératif, « le 110 » a ouvert ses portes le 1er octobre 2018, à Saint-Denis. Nadia Merakchi, l’une des instigatrices de cette expérimentation, a accepté de nous recevoir pour en discuter les enjeux. Forte de son expérience de présidente, pendant 10 ans, de la fédération des centres sociaux du 93 ; d’un engagement de toujours dans la ville de Saint-Denis et d’une histoire forte partagée avec ses institutions, Mme Merakchi connaît le terrain.

Le premier entretien sur lequel nous nous appuyons remonte au mois de novembre 2017, lorsque le centre socioculturel demeurait à l’état embryonnaire, dans le cadre de l’association de préfiguration « Coopérence ». Nous vous proposons de revenir ici sur cette expérience collective qui a le courage de confronter l’idéal à la réalité.

Chapitre 1. La préfiguration

Au 110 de la rue Gabriel Péri, une rampe d’accès pour les personnes à mobilité réduite nous conduit au seuil d’un espace de 600m2, qui fleure encore le neuf et l’ambition de donner sens au vivre-ensemble. 35 bénévoles regroupés en 12 associations, bientôt rejoints par deux salariés, animent ce lieu chargé d’un enthousiasme contagieux. Mais il faut traverser le quartier de la Basilique, jusqu’à la Maison des projets, pour revenir aux sources de cette aventure. C’est ici que le travail quotidien des futurs coopérateurs a permis au 110 de voir le jour. Ici aussi que nous avons tout d’abord rencontré Nadia, alors chargée de projet à Coopérence.

Pourquoi faire un centre social coopératif ?

Nadia Merakchi : Pour moi il y a quelque chose autour du rééquilibrage des rapports socioéconomiques. Parmi les questions que je me pose, c’est l’une des plus importantes. C’est-à-dire comment on partage et on redistribue la richesse. La richesse au sens large toujours. Sur des territoires qui sont déjà très appauvris.

Vous qui êtes engagée à plein temps dans le projet de création de la coopérative et qui avez une longue expérience, vous êtes sans doute particulièrement sensible aux enjeux politiques que comporte cette transition. Mais en va-t-il de même pour tous les futurs coopérateurs ? Comment s’assurer que tous partagent la même vision, le même idéal à atteindre ?

N.M : On va pas chercher les gens en les prenant en otage. Les gens à un moment donné viennent parce qu’on leur a donné envie, parce qu’on a résonné avec leur attentes. Certains ont réussi à accrocher à cette démarche mais pas tous. Ils avaient besoin d’une vraie guidance. Cette façon d’aborder les choses n’est pas rassurante, c’est vrai. Mais bon nous aussi on est en prise de risque permanente. Évidemment il y a quand même un peu de background, un contexte qui fait qu’on sait où on va. Néanmoins on se met régulièrement et volontairement dans cette démarche où rien n’est verrouillé, où on peut aménager, réaménager. En mouvement permanent, voilà. Ça fait partie du choix clairement. On est tous en réflexion, tout le temps. C’est ça qui est motivant dans ce collectif.

Une coopérative est une société qui peut avoir pour but de dégager du profit. Comment concilier cette dimension avec les valeurs inhérentes aux centres sociaux ?

N.M : C’est une question qu’on se pose : « comment est-ce qu’on fait effectivement pour faire bouger notre modèle tout en restant fidèle à nos valeurs ? ». Nous, c’est l’émancipation par l’éduc’ pop qui nous porte. On partage ça, c’est ce qui nous a construit. On est sur des territoires qu’on connaît bien, on maîtrise un certain nombre de savoir-faire. Mais parce qu’on a décidé que l’économie ce n’était pas notre affaire, on ne les voit pas. On veut dépasser ce clivage, mais en gardant notre identité première. L’intérêt et le soutien de la fédération des centres sociaux pour expérimenter ce modèle nous a aussi encouragés. Je pense aussi à ce que nous a dit le référent national des SCIC, Alex Magado : « C’est le meilleur outil d’éducation populaire que vous puissiez trouver pour vos structures ». Pourquoi ? Parce qu’on fait de la démocratie réelle. Parce que tout le monde aura les mêmes parts. Dans les associations, on s’est beaucoup dévoyé aussi. On a des associations qui flinguent les salariés. On a des associations qui exploitent des bénévoles sans vergogne. On a des associations qui jouent des doubles, triples, quadruples jeux. Ce n’est pas le modèle qui fait ça. Ça ne suffit pas un modèle. Ce n’est pas parce qu’on est une association qu’on est à l’abri de ça. Nous on s’offre effectivement la possibilité de faire de l’économique. Du marchand. Il y aura une boutique. Il y aura un café. De la vente de service. Au service de la coopérative. Tout sera redistribué au sein de la coopérative.

Hormis les activités marchandes évoquées, habituellement exclues des centres sociaux, l’espace à venir continuera à proposer des services qui sont essentiellement liés à ce type de structure : c’est le cas du lieu d’accueil parent-enfant.

N.M : Un projet parent-enfant se retrouve dans pratiquement tous les centres sociaux aujourd’hui. C’est un espace dédié aux moins de six ans, avec les parents et éventuellement des professionnels type CAP petite enfance, où on fait beaucoup de collectif. C’est un dispositif CAF tourné vers la co-éducation, vers le collectif.

On s’en est beaucoup servi, notamment quand on menait les ateliers linguistiques ou d’autres activités pour des mamans, qui restent avec leurs petits tout en dégageant un peu de temps pour elles. Donc c’était soit pour de l’insertion sociale, soit la première marche pour de l’insertion professionnelle. De là, certains ont commencé à travailler sur des dispositifs d’insertion. Le LAEP (Lieu d’Accueil Parent-Enfant) c’est un espace avec un bout de projet, 500h annuel maximum de services, d’ateliers collectifs, d’accueil etc. Après, quand le lieu existe, il peut servir à plein de choses. Il sera équipé en conséquence, avec 8000€ d’investissement de la CAF.[1]

Parallèlement au savoir-faire des futurs coopérateurs sur le plan des activités dispensées, les étapes juridiques à braver pour obtenir cet objet nouveau peuvent constituer une véritable épreuve. Comment opérer la transition entre le statut associatif et celui de coopérative ? Que devient l’association une fois la coopérative créée ?

N.M : Pour nous, ça demande une acculturation complète. Coopérence va se mettre en veille une fois qu’on aura déposé les statuts et créé la coopérative. Moi je vais basculer a priori sur la coopérative, si je suis acceptée par les coopérateurs en tant que directrice. Je suis sollicitée mais il faut que ça se fasse officiellement, c’est important. Mais a priori moi je quitte Coopérence, donc il n’y aura plus de salarié. L’association va continuer à fonctionner avec des bénévoles et se recentrer justement sur sa dimension réflexive. Et on va rester vivant en intégrant le centre social comme coopérateur, éventuellement en créant une catégorie « fondateurs ». En tout cas le comité de pilotage va disparaître lorsqu’on va passer en mode coopérative officielle. Lorsque je dis « comité de pilotage », c’est vraiment Coopérence face à la collectivité territoriale et avec deux pendants : la CAF et la fédération des centres sociaux.

Traditionnellement, les centres sociaux sont de deux types : associatifs ou municipaux. Or les premiers, majoritaires, souffrent d’un manque criant de moyens financiers, empêchant le développement de certaines initiatives qui sortent de leur cœur de métier. Les seconds, proportionnellement en hausse depuis plusieurs années, tombent souvent dans un fonctionnement gestionnaire assuré par les collectivités, peu propice aux innovations. Pour quelles raisons le modèle coopératif vous est-il apparu comme une alternative potentielle à ces limites ?

N.M : C’est le volant économique qui va peut-être nous faire gagner un peu plus. D’abord accroître nos richesses, à tout point de vue : pas seulement des richesses pécuniaires. Accroître nos richesses en développant de nouveaux services, de nouvelles prestations. Pour l’instant grâce au roulement des bénévoles, mais en créant aussi éventuellement de l’emploi, donc des nouveaux salariés, qu’on puisse payer grâce à ce qu’on sera capable de générer comme économies supplémentaires. Si aujourd’hui c’est la CAF qui nous permet de générer des emplois, peut-être que dans cinq ans ça sera notre capacité propre.

Mais si le soutien de la Caisse d’Allocations Familiales et de la collectivité (la ville de Saint-Denis) est bienvenu dans la démarche de création de la coopérative, comment s’assurer que ces deux institutions majeures, en position de financeuses, ne s’arrogeront pas un pouvoir qui dépasse le fonctionnement collégial d’une coopérative ?

N.M : L’enjeu est de ne plus être dans une dépendance absolue majoritaire. Ça n’existe pas, sinon, l’intérêt collectif, si on n’est pas tous en interdépendance. On est dans des écosystèmes en fait. L’important pour nous est de travailler l’interdépendance avec un rééquilibrage. De toute façon ça sera une personne une voix, une personne morale ou physique, de fait. Vis-à-vis de la fédération des centres sociaux et de la CAF, on partage des intérêts convergents : celui de promouvoir l’objet centre social et d’expérimenter des formes nouvelles telles que la coopérative. L’exigence de la CAF, c’est d’avoir un projet social qui tienne la route.

Malgré tout, la question économique peut constituer un frein à la gouvernance démocratique, les financeurs majoritaires se sentant en droit de bloquer certaines orientations si elles ne correspondent pas à leurs attentes. La négociation du budget n’est-elle pas une étape cruciale ?

Si on regarde un budget, il faut qu’on trouve un équilibre, un nouvel équilibre. Dans le budget prévisionnel 2018, la ville devient le 2ème financeur ; le 1er c’est la CAF. A charge pour nous avec la coopérative de montrer qu’on est capable de diversifier encore les modes de financement pour mettre encore plus de jeu… Ce qu’ils nous demandent c’est de faire la démonstration que c’est possible d’être en centre social avec une coopérative d’intérêt collectif. Là où on va avoir des difficultés, c’est sur la lecture budgétaire. Il se peut que la CAF nous demande d’avoir une grille de lecture type centre social. Ils ont un dispositif particulier qu’ils appellent le PLA (pilotage, logistique, activité). Est-ce qu’on va être capable de créer avec eux aussi quelque chose de nouveau ?

 Au lieu d’empêcher définitivement l’égalité de tous les coopérateurs, la négociation du budget apparaît davantage comme un lieu de mise à l’épreuve de la démocratie, dont elle peut sortir victorieuse. L’opposition préconçue entre financeur-décideurs et exécutants s’estompe au profit d’une interdépendance dans laquelle chaque voix compte. Au lieu d’empêcher définitivement l’égalité de tous les coopérateurs, la négociation du budget apparaît davantage comme un lieu de mise à l’épreuve de la démocratie, dont elle peut sortir victorieuse. L’opposition préconçue entre financeur-décideurs et exécutants s’estompe au profit d’une interdépendance dans laquelle chaque voix compte.

N.M : On n’est pas dans une illusion d’indépendance, ce n’est pas du tout ce qui nous intéresse. Nous sommes suffisamment lucides et conscients pour savoir que ce n’est pas comme ça que ça marche. Enfin moi j’ai toujours défendu ça dans les modèles associatifs, j’ai toujours pointé les limites du délire de l’indépendance. Quand on regardait les budgets ça ne voulait rien dire. Moi je suis très pragmatique. Par contre c’est l’équilibre des pouvoirs qui est intéressant.

Second financeur principal, la ville de Saint-Denis a aussi des intérêts à défendre au 110. Contrairement à la CAF, la ville devient coopératrice du centre social : elle est donc en mesure de faire valoir sa voix dans les délibérations qui concernent la gouvernance du lieu. Représente-t-elle un risque de déséquilibre dans la prise de décision ? 

N.M : Nous allons nous trouver avec une ville qui pour la première fois, alors qu’elle le fait sur des équipements similaires tout à fait différemment, va se positionner comme coopératrice sur un équipement de service à la population. Lors d’une présentation devant les élus de la majorité, Patrick Vassalo a exprimé son soutien et son admiration devant le nombre de personnes intéressées pour suivre le projet.  Ils ont un intérêt à ce que ça fonctionne.

Malgré les intérêts convergents et la confiance réciproque entre la CAF, la ville et les personnes qui portent le projet de la coopérative, le financement par les institutions donne lieu à un contrat. Celui-ci devient-il une contrainte, ou tout du moins un cadre, dans l’évolution du centre ?

N.M : Bien sûr, il y a un contrat passé avec les institutions sur les financements du fonctionnement. Mais le fait que les financements puissent cesser n’est pas un objet de chantage. En revanche c’est normal, on contractualise. Comme avec n’importe qui. Sauf qu’on ne peut pas réduire les choses au contrat. Nous ce qu’on a voulu travailler c’est plutôt ce qu’il y a autour (avant, pendant etc…) :  ce qui fait vivre et qui donne du sens à un contrat.

Soucieuse de concilier les valeurs de l’éducation populaire avec la dimension marchande d’une société, Coopérence était alors porteuse d’un idéal ambitieux pour la coopérative socioculturelle dont elle préfigurait la création. La mise en place d’une gouvernance démocratique, qui suppose une participation équitable, soulevait déjà plusieurs questions. 

Le 110 a ouvert ses portes le 1er mars 2018. Les premiers mois ont été consacrés à l’installation dans les locaux ; les premières activités ont ensuite été mises en place, plusieurs associations locales ont rejoint ce projet etc… d’importantes tensions ont commencé à se faire sentir.

Dans le prochain numéro de la Société Coopérative, vous découvrirez la suite des aventures du centre socioculturel de Saint-Denis. Sans gâter le suspense, contentons-nous de prévenir notre cher lecteur : le deuxième épisode sera riche en rebondissements.

[1] N.D.L.R : La mission Économie Sociale et Solidaire de Plaine Commune a fourni un appui mesuré sur le plan de l’enfance et de la petite enfance, à travers un soutien au développement de la plateforme Coop’Enfance portée par l’association SFMAD (article à venir, voir par ailleurs).

 

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